Nouveaux programmes d’histoire- géographie au lycée Un recul du ministère à plusieurs titres

, par  Laurent Bayly

La publication du nouveau programme au BO spécial du 29 avril 2010, montre un recul par rapport au projet soumis à consultation et voté par le CEN début avril. On ne peut attribuer ce recul qu’à la levée de boucliers des enseignants de la matière soutenus par le SNES
Passons rapidement sur le programme de géographie qui a peu fait débat, tant au sein des établissements que dans les remontées des collègues au SNES. Remarquons au passage qu’il est comme souvent très marqué par la vogue (dira t-on la mode) en cours. Après le Grenelle de l’environnement, les envolées médiatiques de Nicolas Hulot et Yann Arthus Bertrand, le professeur de géographie doit donc former des éco- citoyens rompus au développement durable. Soit. Après tout, les programmes forgés dans les années 90 ne lui assignaient-ils pas de faire de nos ouailles de bons européens (programmes de 4e et de premières en particulier). Nombre d’enseignants ne seront sans doute pas fâchés de la nouvelle perspective, et il faut bien que le Grenelle ait au moins une traduction concrète.

Le programme d’histoire a suscité plus de commentaires et de critiques. C’est là que le recul ministériel, même s’il est partiel, est le plus net.

Face au rejet de la profession, les aspects du projet qui portaient le plus atteinte à la liberté pédagogique ont disparu : finie l’étude exigée d’Hildegarde de Bingen ou Bernard de Clairvaux de la mouture officielle ; place à celle d’un « exemple au choix pour éclairer les dimensions de la christianisation en Europe… » Exit les figures imposées de Magellan, des Plantin, de Léonard de Vinci ou Luther ; l’enseignant devra aborder « un navigateur européen et ses voyages de découverte », « un réformateur et son rôle dans l’essor du protestantisme », un éditeur et son rôle dans la diffusion de l’humanisme « ou un artiste de la Renaissance dans la société de son temps » bref les velléités de flicage pédagogique de la droite de gouvernement ont été sérieusement réfrénées.

De même, mais dans une moindre mesure, constate t-on qu’il s’agit un peu moins de faire de l’histoire- géographie un saupoudrage culturel par accumulation de thèmes à traiter : ont disparu dans la version définitive ; « naître et vivre à l’époque moderne » et « la montée des idées de liberté ( fin XVIIe- fin XVIIIe) » [ !] . La partie sur « la civilisation rurale de l’Occident chrétien médiéval » (intitulé du projet) devient « Sociétes et cultures de l’Europe médiévale » avec la chrétienté médiévale comme thème obligatoire complété au choix par « sociétés et cultures rurales » « ou sociétés et cultures urbaines ». Il y a donc eu allègements mais on verra plus loin qu’ils sont homéopathiques. Certains de plus sont lourds de sens quant à l’idéologie qui sous-tend la réforme.

Le nouveau programme n’est pas pour autant un bon programme. Il se révèle même particulièrement dangereux car profondément réactionnaire. Les critiques sur le projet avaient déjà dénoncé l’insistance faite sur le christianisme, médiéval en particulier et la quasi disparition de l’islam, réduit à la portion congrue dans le thème « de Constantinople à Istanbul un lieu de contacts entre différentes cultures et religions ». La place du christianisme reste importante et le fait que la chrétienté médiévale soit le thème obligatoire du chapitre est révélateur de ce qui prioritaire pour les inspirateurs du programme. Il s’agit bien sur d’insister sur les racines chrétiennes de l’Europe, vieille antienne de la droite européenne la plus rétrograde. Mettons cette prépondérance en parallèle avec la disparition de l’étude des Lumières. On ne les retrouve de façon optionnelle dans le programme de l’enseignement d’exploration « littératures et sociétés » et dans le programme d’histiore dans la formulation floue et très critiquable « la montée des idées de liberté (sic) avant la Révolution Française. Des révolutions anglaise et américaine, il n’est plus question on ne peut que constater que le nouveau programme est au service d’un projet de reconfessionalisation et d’une idéologie profondément anti- démocratique. Toutes les critiques du christianisme autres que religieuses (les protestants) sont gommées : pas d’étude d’un humaniste (Erasme ? Rabelais ?) pas d’étude d’un philosophe des Lumières. Tout au plus pourra t-on présenter la figure de Copernic ou Galilée « un savant du XVIe ou du XVIIe siècle ».

Enfin dans le même esprit on remarquera que le cadre géographique est singulièrement réduit à l’Europe hormis deux exceptions : le choix entre l’étude de Pékin et d’une cité précolombienne et la très salutaire introduction de l’histoire des abolitions (on aurait souhaité aussi celle de l’esclavage) qui va faire entrer l’outre-mer dans les cahiers hexagonaux. La Révolution Française est abordée dans un cadre très restreint : franco- français et sous un angle très individuel (des acteurs individuels et collectifs, quelques journées significatives…) on est là à rebours de l’historiographie de ces dernières années sur la période, insérant les événements français dans une perspective élargie (quid des révolutions atlantiques ?) et comparatiste. De même, en début de programme a-t-on réintroduit le thème sur la citoyenneté romaine (fort peu démocratique), supprimé lors de l‘ajustement du programme actuel.
Si l’on ajoute que de facto le programme s’alourdit par la baisse du nombre d’heures dédiés à l’histoire géographie et le flou le plus total sur la mise en œuvre de l’accompagnement personnalisé, on est bien en face d’un programme très inquiétant quant à la formation intellectuelle du citoyen et à la société dans laquelle il s’inscrira. Moins d’heures pour un programme tout aussi lourd voire plus et surtout pas d’heures en groupe, vont de toute façon, conjugués aux choix idéologiques, mettre encore plus en difficulté les élèves fragiles ainsi que leurs enseignants. Le lycée qui se prépare est encore plus sélectif et plus élitiste. Il prépare la société de demain. Est-ce celle que nous voulons ?

Encore une fois, le programme d’histoire géographie est le terrain d’un affrontement idéologique dont pâtissent au premier chef les élèves et leurs enseignants. Pourtant l’histoire de cette réforme depuis les projets de Darcos montre que les citoyens- enseignants (à moins que ce soit l’inverse) peuvent agir et se faire entendre. Le programme nouveau s’appliquera à la rentrée prochaine. Nous devrons exprimer nos difficultés, nos critiques et nos propositions pour l’infléchir encore plus. La question du contenu des programmes et de leur orientation idéologique devra faire partie du débat sur l’éducation qui ne manquera pas de s’ouvrir en vue des prochaines élections législatives et présidentielles.

Après tout, la meilleure arme du citoyen n’est-elle pas encore son bulletin de vote ?

Sections SNES de Saint Martin